Carlo Rovelli, Emily St.John Mandel et Kim Stanley Robinson
« La plus belle expérience que nous pouvons vivre est le mystérieux. Il représente l’émotion fondamentale qui se trouve à l’origine de l’art et de la science véritables. Quiconque ne l’a jamais rencontré et n’est plus capable de s’étonner ou de s’émerveiller est comme mort et ses yeux sont clos. »
Albert Einstein
Carlo Rovelli, Trous blancs (Flammarion, 2023) : https://editions.flammarion.com/trous-blancs/9782080413864
Ainsi s’ouvre le dernier livre de Carlo Rovelli intitulé “Trous blancs”.
Encore des nœuds au cerveau avec Carlo, brillant scientifique et conteur du temps et de l’espace.
À l’approche du trou noir de sa singularité, il y a l’horizon au-delà duquel nos intuitions s’effondrent. Il n’y a plus de lumière pour voir. Au bout du voyage, le trou blanc. Si rien ne peut sortir du premier, rien ne peut entrer dans le second.
« Pour explorer ces territoires inconnus, les mathématiques sont nécessaires mais ne suffisent pas. Il faut aussi de l’imagination, des analogies, une capacité de voyager mentalement. » dit-il en entretien.
Il écrit aussi : « Aller voir, avec les yeux de l’esprit. »
Rovelli est peut-être le scientifique qui associe le mieux la science et l’art lui qui cite Dante, Rilke ou reproduit une gravure de Dürer. « Si tout est affaire de perspectives, alors il est impossible d’atteindre la vérité et la beauté absolues. » Passionnant.
Dante, premières Lumières (La suite dans les idées, 11 novembre 2023) : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-suite-dans-les-idees/dante-premieres-lumieres-6158864
Du temps au temps, il n’y a qu’un petit pas pour lire “La mer de la tranquillité” d’Emily St. John Mandel que je découvre à la faveur de critiques très élogieuses à son égard. Le livre a pour lui de créer une petite musique pénétrante grâce à son style simple et élégant. Elle en a d’ailleurs parfaitement conscience et le dit sans prétention à propos de romans stylisés qui n’ont à dire ou à l’inverse de romans aux idées consistantes mais au style pauvre. Son ambition est de proposer une nouvelle approche de la science-fiction avec l’exigence du roman des aventures et des grands espaces. Elle s’attaque au classique du voyage dans le temps et ce sera mon bémol, elle ne révolutionne rien au genre qui, c’est le cas de le dire, tourne en rond, comme toujours. La boucle est toujours bouclée, il n’y a ni début ni fin. L’intrigue repose encore sur une présence dans un temps passé qu’il ne faut pas perturber. Dans le registre, “22/11/63” (l’assassinat de Kennedy il y a 60 ans jour pour jour) de Stephen King est un chef d’œuvre que je recommande. Au fait, à qui l’ai-je prêté ?
Mais c’est vrai que c’est un beau texte, un peu court à mon goût mais lu en un après-mdi.
Emily St. John Mandel, nouvelle voix de la science-fiction (C’est plus que de la SF, 27 novembre 2023) : https://www.cestplusquedelasf.com/podcasts/emily-st-john-mandel
Emily St. John Mandel, La mer de la tranquillité (Rivages, 2023) : https://www.payot-rivages.fr/rivages/livre/la-mer-de-la-tranquillité-9782743660499
Le temps, le passé, le futur… et voilà “Le Ministère du futur” de Kim Stanley Robinson, du très lourd et de l’étonnant enfin traduit après sa publication originale en 2020.
Kim Stanley Robinson (KSR), c’est avant tout pour moi la trilogie martienne, entreprise littéraire phénoménale en trois volumes qui décrit par le menu la terraformation de Mars en en traitant tous les aspects, des sciences dures aux sciences politiques.
Or le Ministère du futur est d’une toute autre teneur à tel point que KSR est devenu comme il le dit lui-même le « ministre du futur », sollicité comme spécialiste des questions et des solutions environnementales, la science-fiction qui vit une nouvel âge d’or étant par essence prospectiviste donc politique.
Dédié à Fredric Jameson, son ancien professeur à Duke, mentor et conseiller (auteur du “Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif”, 1989), KSR produit autant un roman, un essai, un pamphlet qu’un mode d’emploi dans lequel les politiques et les banquiers, face à la catastrophe, sont des bons à rien.
Il est « plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. » (citation attribuée à Slavoj Zizek ou Fredric Jameson, on ne sait plus).
Très perturbant au début mais impossible de lâcher le livre, dévoré d’un coup.
La catastrophe donc. Le livre s’ouvre sur une scène d’exposition en Inde : « Tournant doucement la tête, Frank scruta le lac. Tout le monde était mort. (…) Cette canicule effroyable avait fait plus de morts que la Première Guerre mondiale. » À la suite de quoi est créée une agence onusienne avec peu de moyens : le Ministère du futur, dirigée par l’irlandaise Mary.
À travers le destin de Frank et Mary et d’une mystérieuse organisation violente (Les enfants de Kali) s’envisagent tous les possibles pour nous sauver du syndrome de Götterdämmerung : si je meurs, que tout le monde meurt avec moi.
« L’évolution se chargera bien sûr de combler ces niches écologiques vidées de leurs habitants. Le retour à un niveau comparable de biodiversité ne devrait prendre qu’une vingtaine de millions d’années. »
Adepte de la hard-science (le fait de fonder un récit sur des éléments scientifiques et techniques avérés ou tangibles), KSR écrit en quelque sorte un livre des solutions radicales.
Kim Stanley Robinson (C’est plus que de la SF, 13 novembre 2023) : https://www.cestplusquedelasf.com/podcasts/le-ministere-du-futur
Kim Stanley Robinson, Le ministère du futur (Bragelonne, 2023) : https://www.bragelonne.fr/catalogue/9791028120863-le-ministere-du-futur/
Je profite aussi de l’opportunité pour signaler d’autres lectures mais à caractère professionnelle. Elles n’en sont pas moins intéressantes si le numérique, l’intelligence artificielle, la Silicon Valley, bref la « tech », vous parlent. Ça se trouve sur http://oblique-s.org (documentation) avec par exemple “Turing” d’Elsa Boyer, “No Crypto” de Nastasia Hadjadji ou “Résistance 2050” (que je démonte, ça arrive) d’Aurélie Jean et bien d’autres. Portez-vous bien
Chris Ware, New Yorker, 27 novembre 2023 : https://www.newyorker.com/culture/cover-story/cover-story-2023-11-27