Gun-Club #31 - Le désert de nous-mêmes d'Eric Sadin

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » Rabelais (Pantagruel, 1532)

Gun-Club
3 min ⋅ 23/01/2026

Sur la quatrième de couverture, Éric Sadin est présenté comme l’un des rares philosophes à avoir consacré une œuvre abondante à l’analyse critique des technologies numériques, au point d’en faire une figure intellectuelle reconnue. Le constat n’est pas faux. On ne peut nier ni sa constance, ni son opiniâtreté à travailler ces questions depuis de nombreuses années. On peut en revanche interroger sa position médiatique, et la place qu’elle laisse à d’autres contributions, tout aussi rigoureuses, mais malheureusement moins visibles.

Le cœur de son diagnostic est clair : « À savoir que des systèmes sont dorénavant en mesure de prendre en charge des tâches qui, jusque-là, mobilisaient nos facultés intellectuelles et créatives. » (p. 14)

Il a sans doute raison. Probablement. Certainement, même. Le faisceau d’indices est désormais massif. Mais toute évolution technique étant performative — je me garde de parler de progrès, et encore moins d’innovation — la question essentielle demeure : qu’y a-t-il de véritablement singulier dans l’IA ?

Il est difficile de ne pas remarquer que, tant que l’automatisation touchait prioritairement les « masses laborieuses », elle était présentée comme la marche inéluctable d’un progrès indiscutable. Avec l’IA générative, la situation change radicalement. Elle touche à ce qui nous définit : nos capacités cognitives, symboliques, créatives. Elle agit simultanément sur les plans social, culturel, économique, environnemental et mental. Cette transformation excède nos capacités habituelles de réflexion individuelle et collective.

Sadin convoque à juste titre Paul Valéry :

« Il y a des activités intellectuelles qui peuvent changer de rang par le progrès des procédés techniques. »¹

À partir de là, la nécessité d’une pensée collective s’impose malgré un constat d’impuissance : la philosophie de la technique aurait « un rôle à jouer », tout en étant condamnée au retard et au décalage, avec « presque aucune chance de succès » (p. 240). Il appelle à « célébrer nos capacités agissantes » face à la frénésie consumériste et à la défaite de la responsabilité, qui produiraient un monde d’êtres « suffisants », oublieux de leurs devoirs moraux (p. 20).

La critique de l’utilitarisme généralisé et de la calculabilité appliquée aux sociétés est juste. Elle décrit avec précision l’horizon politique actuel, dont le tapis rouge déroulé aux géants de la tech à Davos constitue une illustration éloquente. Mais à force de distribuer les mauvais points — notamment aux artistes, sans examen approfondi — Sadin finit par manquer sa cible. Non parce qu’il aurait tort, mais parce que sa posture manque de modestie.

Il appelle à « se pencher sur cette novlangue » (p. 124), tout en affirmant que ce travail de décodage n’est pas mené. 

C’est factuellement faux. Des collectifs, des revues, des artistes, des chercheur·euses, partout en France, produisent des analyses, œuvres et dispositifs critiques. HACNUMedia² en est un exemple parmi d’autres. Sadin n’est ni seul, ni isolé dans cette réflexion.

Lorsqu’il affirme que « la culture, en tant que découverte d’autrui, ne fait plus partie de l’horizon majoritaire » (p. 112), ou que nous assisterions bientôt à la « désuétude de l’esthétique » (p. 89) du fait des images génératives, il n’en sait rien. Et lorsqu’il affirme que le « véritable geste artiste » consisterait à refuser purement et simplement ces technologies (p. 116), il fige l’art dans une position défensive, là où l’histoire montre qu’il s’est toujours construit dans le frottement critique aux techniques.

L’oubli organisé par le marketing, l’effacement volontaire de la mémoire et la tyrannie de l’innovation constituent, en revanche, de réels obstacles à la pensée. Face à la vitesse de déploiement de l’IA générative, il faut du temps pour en mesurer les effets, les détourner, y répondre. Ce temps est incompatible avec les injonctions permanentes à l’adhésion ou au rejet immédiat.

Le point de rupture le plus problématique reste toutefois son traitement du revenu universel, qualifié de « pilule soporifique » destinée à réduire les foules à un état léthargique (p. 144-145). Cette position est profondément réactionnaire. Elle suppose une conception du travail comme vecteur universel d’émancipation — ce qu’il est peut-être pour lui — et nie la diversité des expériences sociales. Pourquoi le bénéficiaire d’un revenu universel serait-il nécessairement apathique ? Et pour qui, aujourd’hui, le travail est-il réellement émancipateur, sinon lui ?

Éric Sadin creuse son sillon avec constance. Mais à force de se penser comme celui qui éclaire, il se coupe des dynamiques collectives pourtant indispensables pour penser et affronter les transformations en cours. Or, face à l’IA, c’est précisément de cette pluralité de voix, de pratiques et de savoirs situés que nous avons besoin. J’entends par là, pas seulement celles qu’il a réuni le 10 février 2025 à son contre-sommet de l’IA.

¹ La machine gouverne, Œuvres de Paul Valéry - volume IV, Gallimard, 1934

² https://hacnumedia.org


Gun-Club

Par Luc Brou

Cinéma, littérature, arts, sciences et technologies mais ça n’est pas exhaustif.

À découvrir aussi de la photo amateur sur https://lucbrou.tumblr.com