Félix Guattari, 1989
Les trois écologies
Félix Guattari, 1989
https://www.editions-lignes.com/LES-TROIS-ECOLOGIES.html
Récollection (2) : revenir à quelques courts textes si loin si proche pour comprendre que certain.e.s ont saisi bien avant tout le monde ce qui se joue, dans une prose anticipatrice parfois austère, parfois obscure mais surtout lumineuse, et dont l’influence joue encore bien après leur présence.
« La planète Terre connaît une période d’intenses transformations technico-scientifiques en contrepartie desquelles se trouvent engendrés des phénomènes de déséquilibres écologiques menaçant, à terme, s’il n’y est porté remède, l’implantation de la vie sur sa surface. Parallèlement à ces bouleversements, les modes de vie humains, individuels et collectifs, évoluent dans le sens d’une progressive détérioration.
…seule, une articulation éthico-politique - que je nomme écosophie - entre les trois registres écologiques, celui de l’environnement, celui des rapports sociaux et celui de la subjectivité humaine, serait susceptible d’éclairer convenablement ces questions.
…il paraît cependant probable que ces enjeux, qui correspondent à une complexification extrême des contextes sociaux, économiques et internationaux, tendront à passer de plus en plus au premier plan.
…il s’agit, à chaque fois, de se pencher sur ce que pourraient être des dispositifs de production de subjectivité allant dans le sens d’une re-singularisation individuelle et/ou collective, plutôt que dans celui d’un usinage mass-médiatique synonyme de détresse et de désespoir.
Cette tension existentielle s’opérera par le biais de temporalités humaines et non humaines. J’entends par ces dernières le déploiement ou, si l’on veut, le dépliage, de devenirs animaux, de devenirs végétaux, cosmiques, aussi bien que de devenirs machinistes, corrélatifs de l’accélération des révolutions technologiques et informatiques.
…j’ai la conviction que la question de l’énonciation subjective se posera de plus en plus à mesure que se développeront les machines productrices de signes, d’images, de syntaxe, d’intelligence artificielle…
…la nature ne peut être séparée de la culture et il nous faut apprendre à penser « transversalement » les interactions entre écosystèmes, mécanosphère et univers de référence sociaux et individuels.
Non seulement on ne constate pas de relation de cause à effet entre l’accroissement des ressources technico-scientifiques et le développement des progrès sociaux et culturels, mais il paraît évident qu’on assiste à une dégradation irréversible des opérateurs traditionnels de régulation sociale.
Ce qui condamne le système de valorisation capitalistique, c’est son caractère d’équivalent général, qui aplatit tous les autres modes de valorisation, lesquels se trouvent ainsi aliénés à son hégémonie. À cela, il conviendrait, sinon d’opposer, à tout le moins de superposer des instruments de valorisation fondés sur les productions existentielles qui ne peuvent être déterminés ni en fonction uniquement d’un temps de travail abstrait, ni d’un profit capitaliste escompté.
Par tous les moyens possibles, il s’agit de conjurer la montée entropie de la subjectivité dominante… Nouvelles pratiques sociales, nouvelles pratiques esthétiques, nouvelles pratiques du soi dans le rapport à l’autre, à l’étranger, à l’étrange. »
En mars 1992, il ajoutait dans un texte intitulé La question de la question publié ultérieurement dans la revue Chimères :
« La crise écologique renvoie à une crise plus générale du social, du politique et de l’existentiel. Ce qui se trouve mis en cause ici, c’est une sorte de révolution des mentalités afin qu’elles cessent de cautionner un certain type de développement, fondé sur un productivisme ayant perdu tout finalité humaine. Alors, lancinante, la question revient : comment modifier les mentalités, comment réinventer des pratiques sociales qui redonneraient à l’humanité - si elle l’a jamais eu - le sens des responsabilités, non seulement à l’égard de sa propre survie, mais également de toute vie sur cette planète… »