Que peut-on quand on ne peut rien ?
Mazarine M. Pingeot
Inappropriable, ce que l’IA fait à l'humain (Climats, Flammarion, 2026)
https://editions.flammarion.com/inappropriable/9782080147776
Que peut-on quand on ne peut rien ?
En écoutant par deux fois Mazarine Pingeoten promo sur France Inter (et partout ailleurs) pour présenter son dernier essai Inappropriable, sous-titré Ce que l’IA fait à l'humain, j’ai craint le pire qui n’est pas arrivé. En revanche, deux semaines après l’avoir lu, je l’avais « oublié » pourtant selon la 4e de couverture : « Dans ce livre magistral, Mazarine Pingeot explore la nouvelle grande question de nos temps modernes, et ce qu’il nous revient en propre de vivre et de penser. »
il y est question de philosophie, (d’Aristote à nos jours), d’Hannah Arendt : « …le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel (…) se trouve détruit » (La Crise de la culture, 1961), ou de romanciers,
Philip Roth et Milan Kundera : « …les gens préfèrent aujourd’hui juger plutôt que comprendre, répondre plutôt que demander, si bien que la voix du roman peine à se faire entendre dans le fracas imbécile des certitudes humaines. » (Parlons travail, Gallimard, 2004).
De là ma question du jour : que peut-on quand on ne peut rien ?
« Pour ma part (c’est Mazarine Pingeot qui parle), c’est la double question de la vérité et de la création qui m’amène à m’intéresser aux conséquences de l’intelligence artificielle générative, dans la perspective de mettre au jour la structure d’un monde social où l’on s’orientait encore grâce à l’idée de vérité, et la façon dont elle est ébranlée, pour ne pas dire détruite. » La parole politique a besoin d’un « espace public », qu’il s’agisse de l’hémicycle ou des médias (presse, radio, télévision, réseaux sociaux), qui « influent nécessairement sur l’opinion et sa constitution, dans une dialectique constante entre rationalité et émotion. »
Mais « les trois éléments centraux de la notion de vérité que sont le sujet, le réel et l’expérience, sont peu à peu exclus de la production du langage. » (…) « pour en arriver à un système d’équivalences et de conversions qui n’autorise plus à penser la différence. » Elle conclut par ceci : « Conscience, langage et altérité sont les trois points de résistance à la domination de l’IA… ».
Soit.
Mais en l’espace de mois d’une semaine, j’ai assisté à une rencontre sur l’IA et la création au Cube-Garges, et lu une série d’articles sur d’un côté la génération de scénario et de l’autre sur l’IA et la guerre - qui résonne parfaitement avec le sous-titre de l’essai. Le sujet était déjà sur la table en 2017 à l’ONU. En pure perte évidemment au bénéfice de Palantir. Les jeux sont faits, y a plus de question.
Petit vertige et grande confusion. Que peut-on quand on ne peut rien ?
D’une certaine façon, Filipe Vilas-Boas répondait ce week-end à Mazarine Pingeot au festival Slash Slash à Dijon avec La Punition, un dispositif ironique dans lequel un bras-robot assis à une table d’écolier écrit sans discontinuer : « I Must Not Hurt Humans ».
Comme je l’écris dans un prochain éditorial pour HACNUMedia (le 13 avril), il y a un besoin de réflexions communes. Comme nous le partagions avec un ami, Bernard Stiegler nous manque, lui qu’on semble curieusement ne plus beaucoup citer depuis sa disparition.
Filipe Vilas-Boas, The Punishment