Gun-Club #27 - Apocalypse Nerds

Nastasia Hadjadji & Olivier Tesquet

Gun-Club
3 min ⋅ 03/11/2025

« Modernité technologique, accélération capitaliste, conservatisme politique, tentation fasciste. »


« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaitre et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »

Antonio Gramsci, Les Cahiers de Prison, Cahiers 3 (Paris : Gallimard, 1983 [1948])

Avec Donald Trump (notamment), la Silicon Valley a officiellement renoncé au progressisme politique pour être le laboratoire d’une contre-révolution « nourris par d’obscurs penseurs étourdis de rêves fascistes ou monarchiques, des milliardaires de la tech [qui] appellent à la mort de l’État-nation et prophétisent la fin des démocraties libérales. »

Il n’est pas anodin que sortent en librairie plusieurs ouvrages traitant du même sujet (dont ceux de Asma Mhalla et Fred Turner) relatif à la dimension politique de la technologie et à l’agenda de quelques puissants entrepreneurs, majoritairement masculin et blanc, avec pour ambition d’éclairer un récit trompeur et bien rodé. Le terme « technofacisme » impressionne par sa radicalité et son parfum d’apocalypse de science-fiction mais la relation entre pouvoir, technique et totalitarisme est ancienne. Sans remonter très loin, le scandale Cambridge Analytica (voir Mindfuck de Christopher Wylie dans le contexte du Brexit) a permis de savoir à quoi sans tenir.

L’essai se propose de mettre en perspective une mouvance bigarrée de figures tutélaires de la Silicon Valley qui professe « la technologie en alternative à la politique ». Donc « par technofacisme, on désigne la recomposition technique du pouvoir à l’œuvre dans les interstices de nos démocraties fatiguées, terrain particulièrement propice à cette métabolisation. »

Ce que Tesquet et Hadjadji proposent « d’appeler technofacisme n’est pas la simple adjonction de gadgets sur un vieux corpus autoritaire : c’est un nouveau régime d’action, modulaire, distribué, post-idéologique, où l’autorité s’administre comme un service et se déploie à l’ombre des institutions qu’elle aura préalablement affaiblies. Ici, la souveraineté n’est plus incarnée par un État, mais déléguée à des plateformes ou des réseaux contractuels organisés en Network States ».

Dès lors, faut-il mobiliser l’histoire ou une nouvelle grille d’analyse ?

« Quand l’idée que le progrès est lié à quelque chose de pervers aura fait son chemin, ne verre-t-on pas surgir une synthèse qui chantera la gloire de la technologie moderne, mais honnira la modernité idéologique. »

Zeev Sternhell, Les Anti-Lumières. Une tradition du XVIII siècle à la guerre froide, Fayard, 2006

On retrouve bien sûr la référence à Ayn Rand et son égoïsme positif dont le héros est l’entrepreneur visionnaire rétif à la norme. Cette figure est devenue un archétype qui a contaminé la start-up nation. 

Pour l’exemple, cette conversation édifiante entre français expatriés en Californie et extraite il y a peu du podcast Silicon Carne : « Les entreprises pendant que les intellectuels, les enseignants, chercheurs et les journalistes ergotent pendant des heures ou que le législateur se pose la question de savoir comment encadrer les usages, les entreprises, elles continuent d’avancer tout le temps… », ce à quoi je pourrais ajouter un autre morceau d’anthologie, « la technologie c’est bien parce qu’elle ne se plaint pas »

S’il ne s’agissait que de cela, on pourrait en rire. Sauf que les fondements sont réactionnaires. Le livre cite un auteur auquel je reviens tout le temps - Victor Klemperer et son essai LTI sur l’usage et la manipulation du langage à des fins politiques par le IIIe Reich. Aujourd’hui, outre le fait qu’on interdit des livres et des études aux États-Unis (75% des scientifiques souhaiteraient quitter les USA d’après un sondage de la revue Nature le 27 mars 2025), les mots disparaissent de l’université et de la fonction publique. « C’est une guerre sémantique autant que politique ». On en arrive à la résurgence d’idées fascistes (de la phrénologie à l’eugénisme) que l’on croyait ou que l’on espérait disparues.

Malheureusement, la force de ce système outre sa richesse et dont le profit est le premier et principal moteur de sa dynamique est d’être fluide donc insaisissable avec « …un pouvoir autoritaire non plus caractérisé par sa seule verticalité, mais également par la superposition de couches techniques et décisionnelles qui forment des modules interconnectés venant se substituer à l’État qu’elles auront préalablement affaibli. » La technologie est la gouvernance et « chaque énoncé devient une brique logicielle à activer ».

Toute cette mouvance semble reposer à la fois sur un mélange de nihilisme apocalyptique et de misanthropie mortifère alimentée par une science fiction qui n’a rien demandé mais les angles morts sont nombreux, tant l’ensemble est construit sur une ignorance volontaire ou une connerie absolue. 

Par exemple : « Dépasser la matérialité du corps humain (…) pour faire advenir de purs esprits téléchargeables dans des ordinateurs pour être répliqué à l’infini. (…) l’hypothèse d’un dépassement de la finitude humaine grâce à la science, tout en dessinant l’horizon d’une immortalité… le progrès technologique détient la capacité de subvertir et dépasser le phénomène de l’entropie, une loi de physique qui postule que l’information contenue dans un système dégénère au cours du temps. »

Enfin en guise de programme, j’ai découvert l’acronyme TESCREAL pour :

Transhumanisme (dépasser ses limites biologiques par la science)

Extropianisme (toujours se perfectionner grâce à la science)

Singularitisme (IA autonome)

Cosmisme (l’infini et au-delà)

Rationalisme (logique pure)

Effective Altruism (décisions pour le futur)

Longtermisme (priorité aux vivants du futur)

Bienvenue dans le « désert du réel ».

Pour conclure et respirer, je vais reprendre une citation du livre page 165 : « au fond, la rupture ce n’est pas de vaincre l’ennemi, c’est de cesser de vivre dans le monde que cet ennemi vous a construit »

Jacques Rancière, Libération, 17/11/11

Divergences, 2025

https://www.editionsdivergences.com/livre/apocalypse-nerds



Gun-Club

Par Luc Brou

Cinéma, littérature, arts, sciences et technologies mais ça n’est pas exhaustif.

À découvrir aussi de la photo amateur sur https://lucbrou.tumblr.com